J'ai des nouvelles pour vous - Olivier Stahl

Les éditions Chloé des Lys ont publié en 2008 J'ai des nouvelles pour vous, mon premier recueil de nouvelles. Vous pouvez découvrir des extraits des nouvelles publiées en vous rendant un peu plus bas sur cette page. En vente ici ou , par exemple, mais aussi sur d'autres sites et sur commande dans toutes les bonnes librairies !

LE BIBLIOTHÉCAIRE n° 4 - Décembre 2009

J’AI DES NOUVELLES POUR VOUS / Olivier STAHL.- Barry : Chloé des Lys, 2008.- 215 p. ; 21 cm.- Isbn : 978-2-87459-306-2.- 19,40 €.-

« En ce mois d’août, la rue était déserte, même les automobiles l’avaient abandonnée, signifiant par là leur désintérêt pour ce quartier assoupi d’où toute activité semblait définitivement bannie. Je me prenais à rêver d’une ville dépeuplée, livrée à mon seul regard, quand une silhouette apparue au loin, sur le même trottoir que moi, vint me rappeler la vanité de mes songes. Tout n’était qu’apparence ; derrière ses persiennes closes, ses jalousies baissées et ses rideaux tirés, la ville cachait une foule prête à investir ses trottoirs dès que les ombres réveillées s’étireraient pour offrir leur abri. » Dans les nouvelles d’Olivier Stahl, les gens rient, pleurent, espèrent ou se désespèrent… ils vivent, tout simplement. Ce ne sont pas des héros, non. Pas des salauds non plus. Ce sont des personnes que d’aucuns qualifieraient d’ordinaires, des gens comme vous et moi, comme l’auteur aussi, probablement, des gens qui tâchent de rester à flots et de se diriger autant que possible dans le courant qui emporte le monde. Certains s’y retrouvent, d’autres s’y égarent, parfois pour toujours. Olivier Stahl les regarde sans les juger, les observe sans les examiner, n’éclairant les visages et les âmes qu’avec pudeur, laissant à chacun sa part d’ombre, soucieux d’offrir au lecteur le loisir de prendre possession de ces personnages et d’y retrouver ceux qui font sa propre vie : ses voisins, ses amis, sa famille. Au fil des pages, le passé et le présent se croisent, les lieux s’animent pour prendre la place qui leur est due et les forces du destin semblent parfois mues par une mécanique aussi implacable qu’imprévisible. Plus que des nouvelles, ce sont des tranches de vie qui composent le recueil J’ai des nouvelles pour vous. Et l’on y prend rapidement goût, au point de regretter que l’auteur n’ait pas jugé utile de nous en offrir plus.

Extraits

LES CORSAIRES

Deux jours d’orage avaient mis un terme à l’étouffante canicule qui pesait sur la ville depuis plus d’un mois. Le ciel lavé retrouvait un bleu que l’on avait fini par oublier sous la chape laiteuse dont la cité languissante s’était laissé recouvrir. Je descendais la rue des Cornettes, laissant derrière moi le théâtre antique et ses rares promeneurs en quête d’un passé qui, même s’il gardait encore assez d’attraits pour servir de refuge, finissait de perdre tout son sens pour ne devenir qu’un simple objet de curiosité. Le soleil retrouvé m’avait mis d’une humeur bohême et plus rien ne me pressait, aussi, renonçant à rejoindre St Jean par le funiculaire, je reprenais non sans plaisir un chemin que, lycéen, j’avais parcouru quotidiennement, replongeant le cœur léger dans un bain de souvenirs encore tièdes amassés le long de ces lointaines années...

ELISABETH

Le Café des Commerçants n’a pas toujours porté ce nom. Et son décor conservé de la Belle Époque ne doit pas laisser croire qu’il a été ouvert au début du vingtième siècle. En fait, il existait bien avant, au moins depuis le milieu du dix-neuvième, et s’appelait Le Café de Paris. C’était alors le lieu de réunion favori des gens de lettres et de presse. Vers la fin du second empire, il devint pratiquement le siège du spiritisme lyonnais. En ce temps-là, un austère portrait d’Allan Kardec veillait sur la clientèle du café et inspirait les disciples. L’auteur du Livre des Esprits avait fait de la capitale des Gaules le cœur du spiritisme. Rien d’étonnant à cela quand on sait qu’il était lui-même lyonnais. Quiconque, entré par hasard, aurait entendu les longs débats qui s’y déroulaient, se serait immanquablement imaginé être tombé au milieu d’une réunion secrète tenue dans un langage hermétique...

ELLE

Ils s’étaient rencontrés sur le parvis de la bibliothèque de la Part-Dieu. Lui, le nez dans un album de Cartier-Bresson qu’il venait d’emprunter, marchait d’un rythme tranquille. Elle, la tête dans les nuages mais le pas leste et rapide, se dirigeait vers les marches de bois qui relient l’esplanade à la rue piétonne. Le choc avait été brutal et tous deux s’étaient retrouvés à terre. Il n’avait rien mais était un peu sonné. Elle s’était légèrement tordu la cheville. Florian s’était relevé et avait tendu la main à la jeune fille qui l’avait acceptée. Surpris, il avait dû prendre sur lui pour masquer l’effort que lui coûtait son geste. Elle était de sa taille mais possédait un corps vigoureux, de type nordique, qui contrastait singulièrement avec la frêle stature de Florian. Dire qu’il fut immédiatement séduit serait sans doute exagéré. Disons qu’il remarqua ses grands yeux soulignés d’un simple trait noir, des yeux clairs joliment dessinés bien que manquant curieusement d’éclat...

UN DRÔLE DE REGARD

Je vous ai déjà parlé de monsieur André, le spirite que j’ai autrefois fréquenté. Un jour que j’étais son invité, je suis tombé en arrêt devant une photo encadrée, son portrait en noir et blanc, posée sur un rayonnage de bibliothèque. En observant cette photo, ce n’est pas tant l’excellente qualité de la lumière, ni même la douce amplitude des ombres qui m’ont étonné, non, ce qui m’a le plus intrigué, c’est l’étrange magnétisme qui se dégageait du visage de mon hôte. Il y avait là quelque chose de puissant, quelque chose d’intense qui se révélait, qui donnait une autre profondeur aux traits du vieil homme, comme si la pellicule avait imprimé des détails invisibles à l’œil nu pour donner à voir la vérité du personnage. Dans ce visage que je connaissais pourtant, je découvrais des lignes de forces qui m’évoquaient avec insistance ces mimiques énigmatiques chargées de magie que l’on retrouve parfois sur les masques de cérémonies de certaines civilisations...

LA VIEILLE DAME

Aussi loin que Jean s’en souvenait, elle avait toujours été là. Dès son plus jeune âge, elle avait veillé sur lui comme un ange gardien. Pourtant, discrète, effacée, elle n’avait rien de vraiment remarquable, et rares sont ceux qui prenaient la peine de lui accorder un peu d’attention. Elle ne s’en souciait guère. Elle était là, et cela semblait lui suffire. Que lui importait de passer inaperçue ou de briller de mille feux ! Une chose est sûre, tous ceux qui avaient daigné la considérer en avaient été bouleversés. Elle avait l’étonnant pouvoir de renvoyer aux rares élus une image bonifiée d’eux-mêmes. Comme si elle avait été capable de discerner ce qu’il y avait de meilleur en vous. D’ailleurs, les parents de Jean lui avaient toujours dit que la vieille dame était exceptionnelle. Il entendait encore son père lui confier à mi-voix, comme s’il s’était agi d’un secret qu’elle ne devait pas entendre : « Tu sais que nous avons vraiment de la chance de l’avoir trouvée. Il n’y en a sans doute pas deux comme elle ! »...

LE CHAT

Ce n’est pas que Jeanne ait été laide ou idiote, mais le temps était passé sans qu’elle ait même songé à se marier. Il n’y avait eu qu’un jeune homme pour l’intéresser, le grand gaillard rouquin de la ferme Lanfay. Elle ne s’en était confiée à personne. L’eût-elle fait, on se serait demandé ce qu’elle avait pu trouver de particulier à ce paysan sans grâce, certes pas méchant pour deux sous, mais les yeux rivés sur son carré, l’horizon borné par ses clôtures, avec juste assez d’audace pour lorgner la terre du voisin. Son prince charmant ne l’avait même jamais remarquée. Une fille sans terres ! Et qui faisait des études pour devenir institutrice ! Les contes de fées ne pèsent pas lourd au moment des récoltes. Le hasard et la nécessité avaient permis qu’elle obtienne l’unique classe du village ; le temps n’était pas encore au retour à la nature et les candidats ne se pressaient guère...

© 2017 Olivier Stahl.